Retraites : comment expliquer que les femmes perçoivent encore 27 % de moins que les hommes en France en 2026 ?

En France, l’écart de pension entre les femmes et les hommes demeure frappant : les premières perçoivent en moyenne une retraite inférieure de 27 %. Ce différentiel, supérieur à celui observé dans la plupart des pays industrialisés, interroge la capacité du système à protéger tous les citoyens de manière équitable. Pourquoi ce fossé persiste-t-il malgré un arsenal de mesures censées favoriser les mères ? Analyse détaillée d’un paradoxe bien hexagonal.

Un fossé qui résiste malgré les évolutions

Selon les estimations publiées pour 2025, la France affiche un écart de 27 % entre les pensions moyennes des femmes et celles des hommes, contre 23 % pour la moyenne des pays de l’OCDE. Certains pays, tels que le Royaume-Uni (– 36 %) ou le Japon (– 47 %), font pire, mais d’autres – la Slovénie, l’Islande, l’Estonie – sont passés sous la barre des 10 %.

Autrement dit, le modèle tricolore, souvent mis en avant pour son caractère « généraliste et solidaire », se révèle moins performant que prévu lorsqu’il s’agit de neutraliser les inégalités de genre. Même si l’écart décroît lentement depuis 2007, il reste largement au-dessus du seuil atteint par plusieurs voisins européens aux structures économiques comparables.

Des carrières encore marquées par des inégalités

La retraite est le reflet de l’ensemble de la vie professionnelle ; dès lors, toute inégalité au travail finit par se traduire en euros au moment de la pension.

  • Temps partiel : près d’une femme sur trois occupe un emploi à temps réduit contre moins d’un homme sur dix. Moins d’heures travaillées équivaut à moins de cotisations.
  • Interruptions de carrière : congé parental, suivi d’un conjoint, aide à un parent dépendant… Autant d’épisodes qui se traduisent par des « trous » dans la carrière.
  • Travail domestique non rémunéré : l’Insee chiffre à 3 h 26 la durée quotidienne qu’y consacrent les femmes, contre 2 h pour les hommes. Rapporté sur une année, cela représente plus de 1 250 heures – soit l’équivalent de sept semaines de travail à temps plein sans cotisation.

Résultat : les femmes valident souvent moins de trimestres, cumulent des salaires plus faibles et subissent plus fréquemment des décotes au moment de liquider leurs droits.

Le rôle ambigu des dispositifs familiaux français

À première vue, les règles hexagonales semblent favorables : « trimestres gratuits » pour enfant, départ anticipé pour les mères, majoration de 10 % dès le troisième enfant, etc. Ces mécanismes atténuent en partie l’effet des interruptions de carrière, particulièrement pour les bas salaires.

Mais le système reste essentiellement fondé sur la durée de cotisation. Or valider tous ses trimestres exige des carrières continues ; un luxe rarement à la portée des femmes aux parcours fragmentés. Les « bonus familles » compensent une partie de la perte, mais pas suffisamment lorsque plusieurs arrêts ou périodes à temps partiel s’enchaînent.

Un exemple concret : avec deux arrêts maternité et trois années à 80 % de temps de travail, une salariée peut perdre jusqu’à 12 trimestres. Même en récupérant huit trimestres grâce aux enfants, il en manque encore quatre pour éviter une décote à 62 ans.

Agirc-Arrco : le complémentaire qui accentue la fracture

L’Agirc-Arrco, régime complémentaire des salariés du privé, fonctionne par points : plus le salaire est élevé, plus le nombre de points acquis l’est aussi. Deux caractéristiques en résultent :

  • Les carrières linéaires et bien rémunérées – davantage masculines – engrangent un volume de points supérieur.
  • Le plafonnement de la rémunération validée dans le régime de base déporte vers le complémentaire une part importante des droits des cadres. Or les femmes sont moins nombreuses à atteindre ces niveaux de revenu.

Le mécanisme joue donc à plein : même si la pension de base est partiellement lissée par les dispositifs familiaux, la pension complémentaire, elle, creuse l’écart. Au total, l’effet amplificateur explique une partie substantielle des 27 % relevés à l’échelle nationale.

Que disent les projections ? Vers un rapprochement… lent

Les modèles de l’OCDE prévoient une réduction graduelle de l’écart : de 27 % aujourd’hui à environ 7 % en 2060. Plusieurs facteurs soutiennent cette tendance :

  • Hausse du taux d’activité féminin, notamment chez les 55-64 ans.
  • Convergence progressive des salaires pour les nouvelles générations.
  • Diffusion d’un congé paternité plus long favorisant un partage des tâches domestiques.

Néanmoins, la rapidité de la convergence dépendra de choix collectifs : évolution du temps partiel, soutien à la garde d’enfants, lutte contre les stéréotypes de genre, ou encore réforme des dispositifs de solidarité.

Des leviers pour accélérer la convergence

Plusieurs pistes se dessinent pour réduire plus vite le différentiel :

  • Développer l’accueil de la petite enfance afin de limiter les interruptions de carrière et le travail à temps partiel.
  • Revaloriser les emplois à prédominance féminine dans les grilles salariales, condition sine qua non pour diminuer l’écart de rémunération.
  • Allonger et mieux rémunérer le congé paternité pour partager équitablement la charge familiale.
  • Réformer la pension complémentaire en plafonnant moins sévèrement les droits issus des temps partiels ou en introduisant des crédits de points pour les périodes de soin aux proches.
  • Sensibiliser dès la formation aux enjeux de la retraite, afin que chacun anticipe l’impact d’un temps partiel ou d’une pause professionnelle.

En combinant ces leviers, la France peut espérer réduire plus rapidement le fossé entre les retraites des femmes et des hommes. Faute d’actions volontaristes, le temps jouera – lentement – son rôle ; mais les inégalités, elles, continueront de peser sur des millions de retraitées pendant encore plusieurs décennies.

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