À 55 ans, cette retraitée ruinée ne peut plus payer son loyer : obligée de retourner chez sa mère et de vivre du RSA pour survivre

À 55 ans, Anne* n’imaginait pas un jour faire ses cartons pour retourner vivre chez sa mère. Pourtant, après la perte de son emploi et l’épuisement de ses droits au chômage, elle n’a eu d’autre choix que de solliciter le RSA, soit environ 607 € par mois pour une personne seule. Avec cette somme, impossible de régler un loyer, de composer avec des factures d’énergie en hausse ou de financer les dépenses de santé. Son récit illustre une réalité encore méconnue : celle des « Ni en emploi, ni à la retraite » (NER), ces femmes et ces hommes coincés dans un vide économique et social, trop jeunes pour toucher leur pension, mais souvent déjà écartés du marché du travail.

Une zone grise entre activité et inactivité

Les NER représentent une population en croissance constante. Officiellement, ils ne sont ni salariés, ni retraités, ni étudiants ; dans les faits, ils demeurent invisibles dans les statistiques classiques de l’emploi. À 60 ans, un individu sur quatre se situe dans ce no man’s land administratif, et la proportion grimpe au-delà de 30 % dès 62 ans. Plusieurs raisons expliquent cette situation :

  • Allongement de la carrière : chaque report de l’âge légal de départ à la retraite crée un horizon plus lointain pour percevoir une pension complète.
  • Carrières hachées : alternance de contrats courts, congés parentaux, maladies longues durées, autant de « trous » qui retardent l’accès au taux plein.
  • Usure professionnelle : douleurs musculaires, pathologies chroniques ou handicaps limitent la capacité à poursuivre un emploi exigeant physiquement.
  • Discrimination à l’embauche : malgré l’expérience, un CV mentionnant « 58 ans » ouvre moins de portes qu’un profil plus jeune, souvent jugé plus flexible ou plus économique.

Des chiffres qui donnent la mesure

D’après les derniers relevés de l’Insee, près de 16 % des 55-69 ans étaient NER en 2021. Parmi les 55-61 ans, on atteint 21 %, soit plus de 600 000 personnes. Le phénomène est particulièrement marqué chez les femmes : interruptions de carrière pour élever les enfants, emplois à temps partiel subis et salaires historiquement plus bas expliquent qu’elles soient 1,4 fois plus nombreuses que les hommes à se retrouver sans revenu d’activité ni pension.

Le seuil de pauvreté (1 158 € mensuels pour une personne seule en 2023) est franchi par un tiers des seniors NER. Pour les personnes comme Anne, vivre avec le RSA signifie souvent :

  • Un reste à vivre d’environ 10 € par jour après loyer et charges.
  • L’impossibilité de financer des soins dentaires ou optiques, insuffisamment remboursés.
  • Le renoncement à toute dépense culturelle ou de loisirs, accentuant l’isolement social.

Le parcours chaotique d’un « entre-deux »

Après trente ans comme assistante commerciale, Anne perd son poste lors d’un plan social. Elle enchaîne alors CDD et missions d’intérim, puis le chômage. À 55 ans, ses droits s’épuisent : plus aucun revenu, pas encore assez de trimestres pour toucher une pension anticipée. Ses tentatives de retour à l’emploi se heurtent à la même réponse : « Vous avez un parcours solide, mais nous recherchons un profil plus jeune. »

Face à l’urgence financière, l’unique porte reste l’allocation minimale. Mais le RSA implique de justifier une recherche d’emploi et de vivre bien en-deçà d’un SMIC net (1 400 €). Les sacrifices s’accumulent : adieu l’appartement familial, place aux démarches pour une colocation chez sa mère de 78 ans. Cette promiscuité subie fragilise l’équilibre psychique d’Anne, qui redoute d’être « une charge » pour sa parenté.

Les répercussions sociales et psychologiques

  • Pauvreté : les dépenses incompressibles (loyer, chauffage, transport) absorbent plus de 70 % du budget de nombreux NER.
  • Isolement : la vie sociale se réduit, faute de moyens pour se déplacer ou participer à des activités.
  • Inégalités de santé : consultations retardées, soins dentaires ou ophtalmologiques reportés, aggravant les pathologies chroniques.
  • Stress et dévalorisation : la perte d’identité professionnelle peut mener à la dépression ou au repli sur soi.

Que faire pour sortir de l’impasse ?

Les experts de l’emploi et de la protection sociale proposent plusieurs pistes, parfois déjà expérimentées à petite échelle :

  • Reconnaître l’expérience : créer un label incitant les entreprises à embaucher des plus de 55 ans, avec des aides ponctuelles ou un bonus sur les cotisations.
  • Adapter les postes : horaires aménagés, formations ciblées vers les métiers porteurs (numérique, accompagnement, transition écologique) et télétravail partiel pour limiter la pénibilité.
  • Prolonger l’assurance chômage senior : élargir la durée d’indemnisation après 55 ans pour éviter la bascule prématurée vers les minima sociaux.
  • Simplifier le cumul emploi-retraite progressif : permettre aux salariés d’aménager leur temps de travail avant la liquidation de la pension, en conservant un revenu décent.
  • Renforcer l’accompagnement social : diagnostics individualisés (santé, compétences, souhaits) et plateformes locales de remise à l’emploi spécialement dédiées aux 55-64 ans.

Vers une prise de conscience collective

Le phénomène des Ni en emploi, ni à la retraite n’est plus un sujet marginal : il reflète les limites d’un modèle social conçu pour une carrière linéaire qui n’existe plus. Alors que l’espérance de vie active recule pour certains et que l’âge de la retraite est repoussé, des milliers de seniors basculent dans une précarité silencieuse. Mettre fin à cette impasse suppose un engagement coordonné : entreprises, pouvoirs publics et société civile doivent agir pour que l’expérience professionnelle ne se transforme pas en handicap, mais reste un atout jusqu’au moment légitime de la retraite.

*Nom modifié pour préserver l’anonymat.

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